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Ce que nous devons à Brecht

En cette année où, pour sacrifier à la mode des commémorations, certains se rappellent, au gré des calendriers numérisés, que Bertolt Bercht est né il y a 120 années, j’aimerais prendre le temps d’énumérer ce que nous lui devons. Le « nous », ici, est inclusif, théâtral, esthétique, résistant, et géographiquement situé, au Sud de la Méditerranée que l’auteur a traversé par ses œuvres et ses inspirations. Mais il est également personnel, subjectif, lié d’abord à une connaissance singulière de cet héritage, non à une démarche savante ou surplombante.

Le premier acte dont je me souviens à cet effet est un livre à propos de la perception de Brecht que m’a offert mon professeur, Taïeb Belghazi, alors que j’entamais, en 1994, une thèse jamais achevée sur la culture. J’y ai vu une signification particulière, au-delà du geste en soi. Toute une intelligentsia marxiste voyait alors en ce fondateur du théâtre épique le traducteur du souci de la connaissance du monde par l’art de représentation.

Plus tard, auteure d’une adaptation remarquée des Fusils de la mère Carrar, Imane Zerouali, s’est trouvée, en tant que comédienne jouant le rôle de la protagoniste, au festival de théâtre universitaire à Meknès, nez-à-nez avec des militants fondamentalistes qui tentaient d’empêcher la pièce de se jouer. En leur tenant tête et incitant, par son acte de bravoure, d’éminents hommes de théâtre présents, comme Nabyl Lahlou et Hassan Mnii, à la rejoindre sur scène pour relancer la pièce, elle a dit à ce tout petit monde, ce jour-là, que Brecht appartient à tous ceux qui rêvent un jour de changement mais aussi de beauté.

Enfin, dernier acte, dans la rédaction de TelQuel, quand j’en assurais la rédaction en chef, il m’est arrivé une fois de défendre l’idée d’un dossier sur le théâtre marocain et pris, pour donner du poids à ma suggestion, l’exemple de Brecht et son concept de distanciation qui permet autant de prendre plaisir que de prendre conscience de la gravité des choses en assistant aux arts de la scène. Mais à ma surprise, la plupart des journalistes présents n’avaient ni lu ni vu des pièces de Brecht et ne voyaient pas pourquoi je m’acharnais de la sorte pour un sujet somme toute marginal. Et ce jour-là, j’ai compris que le théâtre est condamné, du point de vue des médias classiques, à rester un art marginal. Aussi, en parler aujourd’hui dans un média différent, curieux et intelligent, est une petite revanche pour rappeler que Brecht, c’est d’abord celui qui cherche à dire des vérités intimes, publiques, indicibles, au pouvoir.

Et c’est tout cela que vous et moi, devons à Brecht.

Driss Ksikes