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Lecture de L’Homme descend du silence

L’écrivaine et critique d’art Nicole de Pontcharra a été touchée par L’homme descend du silence (Al Manar, 2015), l’avant-dernier livre de Driss Ksikes.

 

L’homme descend du silence

On entre dans le monde de Driss Ksikes comme dans un labyrinthe pour en chercher une sortie toujours différée, il donne à suivre son cheminement douloureux, choisi, malgré les pièges, les médiocrités, les pertes insupportables accompagnant le voyageur.

Récit philosophique sur l’engagement ? Oui, d’une certaine façon. Mais conduit par quelqu’un habitué à voir, à percevoir, la réalité troublante du quotidien, à mettre sous la loupe de son esprit critique, une société à laquelle il appartient et dont il se démarque. L’ambiguïté règne. Il est de ceux qui s’en démarquent. La fidélité aux siens fait de lui un redoutable scrutateur/voyeur.

Nicole de Pontcharra

Nicole de Pontcharra

La poésie, à travers quatre vers énigmatiques,  couronne le marcheur du labyrinthe. Il se souvient comme on se souvient d’une berceuse d’enfance. Peu importe l’auteur de l’énigme. Quand il cherche l’origine de son désir d’écriture, ces vers retentissent dans sa tête comme un coup de cymbales annonçant le voyage dans le labyrinthe du souvenir.

« L’homme descend du silence

Seul, la parole soufflée le traverse

Le pas alerte, son corps le quitte

Et succombe au chaos »

Une image sert de levier au départ, l’enfance, une photo retrouvée, un univers qui s’ouvre.

Soufflées les interrogations, là il se trouve au cœur de son histoire. Il se souvient de l’adolescence où  les livres le berçaient, tant de livres qu’il évoque, de Camus à Kipling, n’oubliant pas de rappeler la tutelle de l’océan gardien de l’enfant remué jusqu’aux tréfonds par ses tumultes.

Lire en face de l’océan, brasser dans son esprit les mots, enveloppé des rumeurs de l’eau.

Il écrit que l’océan le quittera ou qu’il quittera l’Océan pour le théâtre. Mais pour le lecteur que je suis l’océan ne l’a pas quitté, il a construit la personnalité de l’écrivain et en reste le garant.

Sa vie, il la raconte à travers des métaphores où rêve et réalité se chevauchent, où le départ agite son chiffon rouge sans que l’écrivain l’attrape et décide de passer à l’acte.

La fidélité à l’ami assassiné le retient, la promesse faite à lui-même de mettre tout son talent de journaliste dans une enquête qui devrait aboutir à confondre les assassins, au moins sur le papier. L’idée est claire, la décision ancrée en lui, mais la vie ordinaire, les rencontres qu’il y fait, les contraintes politiques du travail journalistique, lui enlèvent, détruisent les forces vives de son âme, le remplissent d’une certaine amertume, arrachent l’enchantement de la jeunesse. Il a constaté trop de fois l’impuissance des pauvres, des humiliés, comme l’arrogance des puissants.

Le départ n’est pas pour lui. C’est sur son sol qu’il doit se battre. L’utopie de changer le monde le tient vivant malgré la désespérance qu’il partage avec ses amis de fortune, plus ou moins marginaux, isolés dans un monde sans pitié.

« …Adib qui aimait écrire dans le silence absolu… Ahmadou et Halim, nomades affectifs. Et l’Utopie, le lieu rêvé, le soir, pour se sentir comme d’éternels vagabonds. Un lieu constamment en friche, refaçonné au gré des rencontres et des passions… »

Faulkner, Pasolini, Adonis, René Char, les habitants de l’Hôtel Select…, font partie de son escorte dans sa progression dans le labyrinthe. Les rejoignent parfois des personnages de ses propres textes, qui s’incarnent dans ce récit autobiographique. La vie rêvée et la « vraie » vie se confondent. Le soldat de miel se dresse devant lui et l’emmène jusqu’au lieu où son corps gît, mort.

Est-ce l’enterrement de l’utopie ? Tout entraîne le lecteur à le croire, tant le parcours du labyrinthe est mortifère. Mais le dernier mot n’est pas encore écrit, l’ultime parole n’est pas dite.

Même si Ahmadou, Halim et Adib, connaissent un destin tragique et que les flammes ravagent la Maison de l’Utopie, Driss Ksikes poursuivra sa route, trouvera sans doute son issue de secours.

Ne dit-il pas : …J’entrepris depuis, de quitter mon balcon et de reconstruire leur bâtisse calcinée pour réinventer un autre horizon, en leur nom. Sans vraiment savoir si elle serait habitée par leur rêve ou hantée par leur mort…

Nicole de Pontcharra