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Mazaya, une école tout en musique

Depuis 2012, le projet Mazaya dispense à des enfants élevés dans des conditions défavorables et en rupture scolaire une double formation combinant éducation scolaire et cursus musical professionnel. Financé par l’Union européenne, ce projet présente une double vocation : sociale et culturelle.

Dimanche 24 juin, Auditorium de l’École internationale de musique et de danse (EIMD), Rabat. L’excitation est palpable à quelques heures du concert de fin d’année des élèves de Mazaya. C’est qu’aujourd’hui, il s’agit d’un événement particulier, qui regroupe les étudiants des trois promotions. Instrumentistes à cordes, vents et percussions, chanteurs de chorale, débutants ou avancés, ils se produisent sur scène pour le plus grand plaisir de leurs parents ainsi que d’un public venu spécialement applaudir ces musiciens hors-norme.

 

Une formation d’élite

Bienvenue à l’école Mazaya, un projet porté par la Fondation Ténor pour la culture avec l’appui financier de l’UE. Depuis sa création en 2007, la fondation Ténor qui œuvre pour la démocratisation de la musique classique au Maroc, s’est engagée dans plusieurs projets culturels d’envergure. « L’école Mazaya est un produit social qui a beaucoup de sens pour nous. Il répond tout d’abord à notre volonté de rendre ses lettres de noblesse au métier de musicien. Ensuite, ce projet offre la possibilité d’une insertion socioprofessionnelle en tant que musicien formé à des enfants issus de quartiers défavorisés », lance d’emblée Dina Bensaïd, directrice générale de la Fondation Ténor, et d’ajouter : « Après six ans d’activités, nous disposons aujourd’hui d’un groupe de 70 enfants qui auront tous la possibilité de gagner leur vie grâce à leur instrument de musique. Après un cycle central de 5 ans, l’élève passe à un cycle supérieur de trois ans suite à un concours sélectif. À la fin de cette période et pendant deux ans, il est accompagné pour intégrer un orchestre. Aujourd’hui, 25 musiciens de Mazaya sont insérés dans un orchestre classique. »

Tous les instruments de l’orchestre classique sont enseignés à Mazaya : les cordes (violon, violoncelle, alto et contrebasse), les instruments à vent (basson, clarinette, flûte) et les instruments à cuivre (trompette, trombone). Aux côtés de l’enseignement technique et artistique, les élèves de Mazaya suivent des cours en arabe, français, mathématiques… ils suivent également des cours de culture générale sur la musique. Quant à l’apprentissage des instruments, le corps professoral est composé de musiciens de l’Orchestre philarmonique du Maroc. « Les enfants sont suivis par une équipe pédagogique avec un travail individualisé. On leur assure la formation musicale mais aussi celle pour la chorale et la formation technique pour le travail d’orchestre », assure M. Gibril Bennani, chef d’orchestre Mazaya.

Afin de sélectionner les futurs élèves de Mazaya, une équipe procède à des actions de prospection dans les quartiers précaires de Rabat, Salé et Temara. « Nous opérons avec la technique du porte-à-porte pour identifier d’éventuels candidats, des enfants qui ont abandonné l’école ou n’ont jamais été dans un établissement scolaire. À Mazaya, le choix se fait via un test de chant et une inspection de l’oreille musicale. L’école est bien évidemment gratuite », affirme Mme Meriem Amanna, responsable administrative chez Mazaya.

 

Enfants et parents satisfaits

Sur place, les enfants en costume de circonstance, affichent une fierté certaine d’être là et de jouer de leur instrument devant leurs familles enthousiastes. Walid est un peu la star du groupe. Un des plus anciens également puisqu’il fait partie de la première promotion de Mazaya. « Cela fait cinq ans que j’apprends à jouer la contrebasse à Mazaya. C’est cet instrument qui m’a sauvé la vie. La musique m’a transformé et m’a apaisé », nous explique Walid. À 18 ans, il intégrera l’Orchestre philarmonique du Maroc : un rêve pour tous ces enfants qui veulent faire de la musique leur métier d’avenir. C’est également le cas d’Abdessamad, 16 ans, originaire de Salé. Abdessamad en est à sa deuxième année de violoncelle : « Mazaya m’a tout donné. Après avoir quitté l’école, je croyais que je n’avais plus d’avenir. Aujourd’hui, je sais ce que je veux : devenir musicien professionnel. »

Pour leur part, les parents, venus admirer la prestation de leurs enfants, sont contents de voir leurs progrès. Kawtar Nour est la mère de deux élèves de Mazaya : Oussama qui apprend le basson et Assia qui a choisi le violoncelle. « Mes deux enfants avaient abandonné l’école. J’ai eu la chance de prendre connaissance du projet Mazaya. La musique les a métamorphosés. Assia n’aimait pas l’école. Aujourd’hui, elle suit tous ses cours avec plaisir. Elle est maintenant l’une des meilleures élèves de sa classe, même son sourire a changé. J’espère qu’ils deviendront de grands musiciens et qu’ils réussiront leur vie. », confie Mme Nour.

Farah Bouchaïb est pour sa part, le père d’Abdelkader qui s’exerce au cor. Issu du quartier populaire Takadoum de Rabat, Abdelkader avait abandonné ses études et était un enfant agité. « Mazaya l’a complètement changé. Aujourd’hui, il sait qu’au bout de cette formation, il aura un vrai métier et un travail », conclut M. Bouchaïb avec émotion.

L’Union européenne accompagne le programme social Mazaya pour les enfants depuis mi-décembre 2015, et ce sur une période de trois ans (15 décembre 2015-15 décembre 2018), à travers un don de 5,5 millions de dirhams (500 000 euros) sur l’ensemble de la période. Concrètement, l’appui de l’UE est venu soutenir le financement de la prise en charge de la deuxième promotion du programme (transport scolaire, achat d’instruments de musique et d’équipements, corps professoral…). « Il y a d’une part cette volonté de l’U.E au Maroc d’appuyer les différentes strates de la société marocaine dans l’éducation et la formation professionnelle. De l’État, en passant par le secteur privé et la société civile, nous favorisons une approche intégrée entre et envers les différents acteurs du système. La société civile constitue à ce titre un acteur important à la fois pour la dynamique globale de la société marocaine mais aussi en tant que force porteuse d’initiatives créatives et créatrices d’opportunités nouvelles. D’autre part, l’U.E accompagne la déclinaison de la stratégie nationale de formation professionnelle à horizon 2021 par un appui à l’État et aussi par le soutien d’une offre en formation professionnelle adaptée au besoin des régions et des marchés », témoigne la Délégation de l’U.E à Rabat.

« L’Union européenne croit aussi en la force du capital humain pour le développement du pays et en une chance pour tous, c’est pourquoi un projet tel que Mazaya, porteur d’espoir pour des jeunes en décrochage scolaire et provenant de milieux parfois difficiles, a capté notre attention. On dit que la musique adoucit les mœurs, et ce projet illustre bien ce propos, en apportant à tous ces jeunes la possibilité d’une formation musicale, couplée à une formation professionnelle, le tout dans un cadre d’accompagnement social et de santé des enfants », nous déclare Mme Claudia Wiedey, Ambassadeur de l’Union européenne au Maroc.

Grâce au financement de l’UE et la Fondation Ténor, la vie de dizaines d’enfants a pris un tournant positif palpable. Désormais ils envisagent un avenir tout en musique.

Hicham Houdaifa