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L’histoire, un art de l’émancipation

Patrick Boucheron était, dimanche 4 février, l’invité au premier Maghreb-Orient des Livres à l’Hôtel de ville de Paris. Le professeur au Collège de France, en discutant avec la critique littéraire Catherine Pont-Humbert de l’Histoire mondiale de la France (Seuil, 2017) qu’il a dirigée, en résume le projet.

« L’Histoire mondiale de la France est une histoire de longue durée vue au large. Elle est mondiale par nécessité : on n’a pas à choisir. Nous refusons de céder aux crispations identitaires. Comprendre l’histoire, doit s’entendre à la fois au sens d’en saisir les enjeux, mais aussi au sens de « prendre avec ».

Il y a cette étrangeté de la France – je dis bien étrangeté et non pas singularité ni particularité – , que la France prétend à certains moments englober le monde et qu’à certains moments, le monde semble consentir à cette extravagante ambition de l’universel.

Le livre va de la Préhistoire jusqu’à 2015 dans sa narration. 2015, car le projet a débuté après ce dimanche 11 janvier 2015, où une partie des dirigeants du monde défilait à Paris. Il était saisissant, voire révoltant, qu’on pense que ce qui se passe à Paris blesse plus qu’ailleurs la conscience du monde.

L’Histoire mondiale de la France met l’accent sur le plaisir du récit. La nécessité de dire implique qu’il faut inscrire les choses, dire « cela a eu lieu », sinon c’est un récit hors sol. Dans l’ordre chronologique, il y a donc un lieu, des personnages, une intrigue. Le livre n’est pas un roman national, mais se rapproche du recueil de nouvelles, des « nouvelles d’en France », avec des personnages nouveaux qui apparaissent d’un chapitre à l’autre. L’ensemble tisse quelque chose. Ce que nous devons, c’est faire récit de notre dispersion.

 

L’histoire n’est pas la généalogie

Nous racontons des événements de longue durée. Par exemple, nous n’évoquons pas la bataille de Poitiers en 732, mais racontons le partage de butin par des pillards musulmans un peu avant, en 719, à Ruscino. Pourquoi? Car ce qui se passe en 732 est incertain : on parle d’Arabes alors qu’il s’agit plutôt de Berbères, d’invasion alors qu’il s’agit d’avantage de razzias ; les identités ne sont pas figées… Poitiers n’est surtout pas un choc des civilisations. Plutôt que de déconstruire les mythologies, on préfère raconter quelque chose dont on est sûr que ça a eu lieu : la trace archéologique de la petite troupe arabo-berbère dans le Roussillon. 732 sert d’abord à l’invention des Carolingiens. Mais l’histoire,  ce n’est pas la généalogie : on n’est pas là pour chercher son ancêtre.

L’histoire n’a pas à rassembler, ni à construire des communautés, même de combat. C’est un art de l’émancipation qui s’adresse à des intelligences singulières. Or, nous vivons dans un contexte où certains cherchent à déguiser le passé. Il faut alors trouver des récits communs. Ainsi, le Musée de l’histoire de l’immigration à Paris n’est pas un musée des Autres mais de nous. Il ne s’agit pas de demander réparation et d’avoir un rapport justicier au passé, mais, comme Lucien Febvre le proposait, de trouver des fictions réparatrices, de nouer et renouer des récits communs – je me méfie des récits grégaires –, pas pour nous rassembler mais pour nous retrouver. »