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Que peut la recherche pour l’entreprise?

Que peut la recherche pour l’entreprise ? Le dernier dossier d’Economia, publié en partenariat avec HEM, a tenté de démêler cet enjeu économique et social central. Éclairée par les points de vue contrastés de sociologues, d’anthropologues, d’enseignant.e.s dans les écoles de commerce, de journalistes et de dirigeants d’entreprises, cette question met à un jour de vifs débats. Les intervenants, malgré leurs origines des plus diversifiées en appellent néanmoins unanimement à une plus large collaboration des mondes de la recherche et de l’entreprise. Manifeste pour un développement prospectif conjoint et éclairé, ces articles soulignent aussi le nécessaire réinvestissement du secteur entrepreneurial par les sciences humaines et sociales, afin d’en renouveler les approches critiques.

 

L’impossible convergence

« Une convergence qui tarde à se confirmer », « Ancrages théoriques dans les sables mouvants de la pratique », « Vers un partenariat public-privé dans la recherche », « Une convergence à construire encore » : ces titres d’articles en disent long sur un dialogue qui a grand peine à s’établir entre entreprises et universités. En effet, les milieux académiques, toujours marqués par la prégnance d’une idéologie défavorable à l’entreprise, ainsi que par un préjugé de supériorité du savoir académique, estiment que c’est à l’entreprise de venir les solliciter. Le monde de l’entreprise reste quant à lui enfermé dans une vision « néo-positive » de la recherche, tendant soit à l’instrumentaliser, la réduisant à une expertise sur commande, ou bien à l’idéologiser. Pourtant, ce refus d’interaction a ses conséquences : le repli de la connaissance académique dans un entre-soi contre-productif favorise le maintien de paradigmes traditionnels fonctionnalistes, qui structurent encore  le management aujourd’hui. En effet, les modèles alternatifs explorés par la recherche en sciences humaines et sociales manquent d’intelligibilité pour les entreprises, qui se refusent à réévaluer leurs structures à l’aune de visions nouvelles. Ainsi, pour  réinventer l’entreprise, il s’agit en premier lieu de réhabiliter la recherche dans une perspective plus militante, moins distante, moins froide.

Que peut la recherche pour l’entreprise?

 

Pont à ouvrir

L’autre écueil qui empêche le monde de l’entreprise et de la recherche de dialoguer est l’inadéquation supposée entre les activités de recherche et les besoins de l’environnement socio-économique. Par exemple, au Maroc, les activités de recherche au sein des universités sont financées essentiellement par l’État (qui y consacre 0,7 % du PIB), et quasiment pas par des entreprises, nous rappelle Abdelhak Kamal. Dans cette mesure, Amine Louali, député CEO à Maghreb Steel, propose une approche proactive : c’est aux chercheurs de susciter l’intérêt des professionnels, puis de laisser le soin aux managers d’identifier les problématiques sur lesquelles il peut y avoir un intérêt commun. Amine Louali le concède : les entreprises pèchent aussi par manque de connaissance du monde de la recherche, qu’ils se figurent souvent beaucoup plus éloignée qu’elle ne l’est de leur réalité. Il s’agit donc de penser l’interaction, mais aussi la co-construction de ces secteurs, qui ont besoin plus que jamais de créer des synergies. Cela ne peut bien entendu pas se réaliser sans un programme de gouvernance adéquat, garantissant l’autonomie et l’indépendance de la recherche.

Dans cette mesure, l’article de Paula Gandolfi apporte des solutions concrètes de collaboration. Pour cette anthropologue italienne, l’internationalisation des entreprises a produit une pluralité culturelle qui doit être éclairée par l’anthropologie du contemporain, qui pense les rapports avec les altérités. Les sciences humaines et sociales proposent en effet une « épistémologie de la complexité » qui permet de déchiffrer l’imprévu et la nouveauté, et que la seule rationalité économique ne peut comprendre. De même, les sciences humaines et sociales peuvent être un atout lors de la diffusion de l’innovation, en proposant des enquêtes en amont pour identifier de potentielles résistances à l’innovation, puis enquêtes a posteriori sur la réception par les consommateurs.

Les sciences humaines et sociales ont donc un rôle de dévoilement et d’identification des différentes contraintes qui freinent le processus de diffusion sociale, tout en étant l’arbitre extérieur décelant le désenchantement possible de l’innovation. Pourtant, au sein de cette dynamique il s’agit aussi de ne pas se méprendre : les chercheurs n’ont pas pour objectif de produire de la sociologie caméraliste (de conseil), mais de produire du savoir fondamental. C’est aussi aux entreprises d’ouvrir des ponts de collaboration avec l’université, et implique que les responsables entrepreneuriaux soient prêts à écouter le diagnostic réel et désenchanté du chercheur.

Le dossier complet à lire ici.

Noémie Cadeau